
Parce que les villes ont failli disparaître sous des montagnes de déchets, parce que le règne de l’éphémère et du jetable a mis en péril l’équilibre de la planète, parce que les objets étaient parfois jetés avant même d’avoir servis, pour toutes ces raisons une prise de conscience générale s’imposait. C’est la Société Protectrices des Objets qui s’est chargé de ce redressement moral et ses méthodes se sont avérées radicales. Désormais, plus question de se débarrasser d’un vêtement avant qu’il soit usé jusqu’à la corde ou de jeter une assiette ébréchée. Chaque objet est estampillé au nom de son acheteur, doté d’un témoin d’usure et de capteurs, et malheur à qui s’en sépare avant le terme, le brise, le déchire, le détériore. Pour les cas les plus graves, la sanction est exemplaire. Le délinquant est physiologiquement couplé avec un ou plusieurs objets et tous les impacts, les fêlures, les tâches se répercutent sur sa peau ou son squelette. Alors que ses compagnons d’infortune sont devenus les frères siamois d’objets fragiles (livres, vêtements, microsillons), David se retrouve associé à un Tank. Pourquoi ? Quel est le but recherché par la SPO et y a-t-il un rapport avec les meutes de vandales qui les menacent ?
Sur le thème du rapport de l’homme à l’objet, Serge Brussolo nous déroule une fois de plus une histoire passionnante. En un superbe crescendo qui nous fait passer de la simple anticipation (réglementation anti-gaspillage, marquage des objets, contrôle des poubelles) à la science-fiction la plus poussée (couplage physiologique), il exploite son idée de l’objet roi jusqu’à son paroxysme.
Cela lui permet de nous livrer des descriptions cocasses et sordides de la vie d’hommes et de femmes qui, par un pervers renversement de situation, sont contraints de servir les objets qu’ils « maltraitaient » jusqu’alors. Mais, là où il excelle particulièrement, c’est lorsqu’il imagine le monstrueux mimétisme qui s’opère sur le corps des victimes : grains de beauté qui restituent les imprimés des vêtements ou les lignes d’un livre, épiderme qui se calcifie jusqu’à prendre la consistance de l’acier…
Voici en tout cas un livre à conseiller en ces temps de surconsommation et de gâchis de matières premières. Bien qu’écrit il y a plus de vingt ans, il illustre assez dans sa première partie les mauvaises habitudes qui nous conduisent vers un désastre écologique sans précédent. Un peu de décroissance ne faisant pas de mal, j’ai acheté ce bouquin d’occasion. Aucune nouvelle forêt n’aura donc été coupée pour imprimer un exemplaire neuf. On se donne bonne conscience comme on peut !
Fleuve Noir Anticipation - 1983
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