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AVENTURES DE JOHN DAVYS - ALEXANDRE DUMAS

Fils d'un ancien amiral de la marine britannique, John Davys s'engage comme Midshipman (élève officier) à bord du "Trident", un navire militaire en partance pour la Méditerranée. Très vite, il se retrouve en butte aux mesquineries du second, un individu brutal et unanimement détesté de l'équipage. A la suite d'une altercation plus vive qu'à l'accoutumée, John le provoque en duel et le tue. Responsable de la mort d'un supérieur il n'a dès lors d'autre solution que de fuir. S'ensuivront quelques aventures dans les îles grecques et un périple à travers les Balkans au terme desquels il retrouvera son honneur mais connaîtra aussi un bien grand malheur.

"Les aventures de John Davys" est un roman de jeunesse du maître. Il ne faut donc pas être trop exigent et accepter que l'intrigue soit moins étoffée que dans ses œuvres plus tardives. Au vrai, le livre tient presque davantage du récit de voyage que du roman et les descriptions de paysages, de sites antiques ou des mœurs des peuples rencontrés y ont la part belle. Alexandre Dumas se permet même de longues digressions pour nous conter quelques faits historiques qui l'auront marqué comme le massacre de Janina ou la révolte d'une garnison grecque sur l'île de Malte.


L'essentiel de l'action a donc pour cadre la Méditerranée et notamment les contrées et populations subissant le joug de l'empire Ottoman. Nous découvrons par les yeux du jeune John, la Sublime Porte, les Balkans et l'archipel des Cyclades. Nous rencontrons des maltais et des grecs, des marins et des pirates, des despotes et des sages et nous côtoyons même un temps Lord Byron dont Dumas brosse un portrait sans doute plus fidèle à la légende qu'à la réalité. Ce roman est aussi une grande et belle description de la marine à voile du début du XIXème siècle et nous permet de découvrir les rudes conditions de vie des équipages et la discipline de fer qui règne alors sur les navires.


Pour ce qui est de l'intrigue, nous sommes en présence d'une histoire dominée par les sentiments. L'amour bien sûr mais surtout l'honneur qui est ici porté à son paroxysme. Celui du héros qui met en péril son existence et sa carrière pour laver l'affront de son supérieur, mais aussi celui de la famille de son amante que les circonstances le conduiront à bafouer. Roman méconnu mais néanmoins sympathique et dépaysant « les aventures de John Davys » se termine de façon si abrupte que j'ai d'abord cru que mon exemplaire avait perdu ses dernières pages. Mais non, elles étaient toutes là ! Alors tant pis. Ou tant mieux !


Editions Gérard - Marabout

PARTAGE DES VIVANTS - LOUIS CALAFERTE

Comme "Requiem des enfants" auquel il fait immédiatement suite, "Partage des vivants" est un récit autobiographique sur la jeunesse de l'auteur. Un témoignage toujours aussi brut et vibrant de colère à peine contenue mais aussi une déclaration d'amour à ses amis disparus, empreinte de sensibilité, de tendresse et de pudeur.

A peine sortis de l'enfance, Louis Calaferte et Ernest Schborn, son ami de toujours, ont décidés de laisser derrière eux la Zone et ses turpitudes, la misère, la violence, l'alcool. mais dans la France de l'après-guerre, il est bien difficile de se faire une place au soleil. Les restrictions et le rationnement pèsent encore lourdement sur la vie quotidienne et il est presque impossible pour deux jeunes sans qualifications de trouver de l'embauche. L'envie de s'extirper de leur milieu et l'incroyable volonté dont ils font preuve ne suffiront pas à exaucer leurs voeux d'insertion dans une société qui les a toujours rejetés. Le froid, la faim, l'hostilité des policiers qui ne voient en eux que des vagabonds et de la graine de délinquants auront raison de leurs meilleures intentions.

Commencent alors d'interminables randonnées à travers Lyon et sa banlieue à la recherche d'un toit, d'un emploi, d'un peu de nourriture. Des déambulations qui m'ont irrésistiblement fait penser à celles du héros de "La faim" de Knut Hansum. "Je sais comment s'enchaînent les détresses pour vous flanquer par terre, comment le hasard vous agrippe et vous enserre jusqu'à vous laisser sur place, sanglant de déchirures". La chute est rapide : les chambres d'hôtels miteuses, la mendicité puis les ponts, la soupe populaire.

Il y aura heureusement quelques mains tendues, pas forcément les plus manucurées : un cafetier, un débardeur, un clochard. Il y aura aussi l'amour en la personne de Libby, la jeune tubarde qui vend son corps maladif quand la faim devient trop pressante. Libby qui illuminera de sa présence ces jours ternes et sans espoir.

Louis Calaferte s'en sortira. Quelques rencontres inespérées, beaucoup d'abnégation et un peu de chance lui permettront de survivre à cette mauvaise passe et de continuer une existence bien mal entamée. Ce ne sera pas le cas de ses compagnons de misère. Ernst Schborn préfèrera noyer sa détresse dans l'eau de la Saône et l'hiver aura raison des poumons de Libby. Mais Louis Calaferte ne les a pas oubliés et il témoigne ici de leur existence, quelque difficile qu'elle ait pu être.

Tarabuste - 2011




LE SOLEIL DU DESERT - ANDRE DHÔTEL

"Le soleil du désert" est très représentatif de la manière de faire d'André Dhôtel qui, dans la plupart de ses romans, s'ingénie à rendre poreuse la frontière entre le réel et le merveilleux. ici, les premiers chapitres nous donnent le sentiment de pénétrer dans un monde enchanté. Comme Dorothy, transportée avec sa maison dans le pays d'Oz, le jeune Jonas se voit conduit pendant son sommeil au coeur d'une contrée inconnue, dans un village sans nom, peuplé d'individus improbables. En quelque pages, le voilà qui rencontre un géant qui déteste les cravates, un astrologue philosophe, un somnambule farceur, une voyante rébarbative, deux vagabonds célestes... Les situations et les événements étranges se succèdent. Les villageois semblent se méfier de lui, une lumière apparait chaque nuit sur la colline et un air de banjo se fait entendre tous les soirs sans qu'il soit possible d'en identifier la provenance. Il y a aussi Suzannah, la jeune femme aux yeux verts dont les rares apparitions semblent mettre tous les habitants de la contrée en émoi... Jonas ne sait plus s'il est éveillé ou plongé dans les bras de Morphée (Comment peut-on savoir si l'on rêve ou si l'on ne rêve pas ?), et finit par se laisser porter par les évènements.

Et puis, alors que le mystère est à son comble, Dhôtel va s'appliquer à déconstruire cette atmosphère onirique. Chaque bizarrerie, chaque incongruité va recevoir une explication rationnelle et tout reprendra sa juste place : "Ainsi tous les évènements qui avaient semblé impossibles se ramenaient peut-être à des proportions ordinaires". Ce "retour à la normale" se fait via trois confessions successives qui, à la façon de récits enchâssés, viennent illustrer le passé plus ou moins récent de plusieurs protagonistes de l'histoire. Cela permet aussi à l'auteur d'ouvrir son récit à d'autres lieux et d'autres personnes et nous voyageons ainsi jusqu'à Paris et même jusqu'au désert du Nevada !

"Le soleil du désert" est donc avant tout un roman d'ambiance dont l'intrigue repose tout entière sur la personnalité pour le moins insaisissable de son héroïne. Une jeune femme de tempérament dont l'inflexibilité et l'influence qu'elle exerce sur les autres rappelleront peut-être à certains le personnage d'Agathe de "La route inconnue".

Phébus Libretto - 2005

REQUIEM DES INNOCENTS - LOUIS CALAFERTE

"Requiem des innocents" est un récit autobiographique qui nous relate l'enfance de l'auteur dans la zone de la banlieue lyonnaise. Mais peut-on réellement parler d'enfance pour décrire cette partie de la vie du jeune Louis et de ses camarades ? Une vie dans un de ces bidonvilles sordides qui fleurissaient avant-guerre sur les fortifs des grandes villes. Une vie de misère qui les force dès le plus jeune âge à la débrouillardise et au vol. Une vie de violence quotidienne et d'alcoolisme généralisé où seule la force est reconnue et respectée. Une vie d'indigence économique, culturelle mais aussi, affective. 

Dans la zone, l'amour est une denrée rare, pour ne pas dire inexistante. Les relations hommes/femmes se limitent à quelques étreintes vite expédiées et les enfants qui naissent de ces unions sont rarement désirés. Un toit en tôle sur la tête, une tranche de pain rassis et une bonne dose de torgnoles, voilà à quoi se résume l'éducation qui leur est dispensée. Pour le reste, qu'ils se démerdent ! Et les parents de l'auteur sont au diapason si l'on en croit cette diatribe lancée à sa mère : "Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l'hygiène. Il fallait me tuer. Il ne fallait pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n'es pas morte, je te retrouverais un jour et tu paieras cher, ma mère."


Pour nous décrire cet univers de crasse, d’alcool et de violence, Louis Calaferte sait trouver les mots qui font mouche et qu’il arrange en un argot poétique d’une grande force. La hargne de l’enfant blessé transparait dans chacune des phrases de l’adulte qui n’a rien oublié de ses souffrances. C’est dur, mais c’est beau et ça m’a fait à peu près le même effet que lorsque j’ai lu mon premier Bukowski.


Folio - Gallimard - 2000



LE JOUR DE LA GRATITUDE AU TRAVAIL - AKIKO ITOYAMA

Je n'ai fait jusqu'à présent que de rares incursions dans le domaine de la littérature nippone. Je me rappelle avoir lu Le pavillon d'or de Yukio Mishima parce que, ben, c'était Mishima. Mais ça m'avait passablement barbé ; trop contemplatif à mon goût. J'ai ensuite eu une période Yasushi Inoue, en particulier pour ses romans historiques. Et puis surtout, j'ai dévoré l'excellentissime Femme des sables de Abe Kobo, lu après avoir visionné le non moins superbe film éponyme de Hiroshi Teshigahara. Et c'est à peu près tout. Il était donc plus que temps de retourner faire un tour du côté du soleil levant. C'est en furetant dans les rayons de ma bibliothèque municipale que mon choix s'est arrêté sur ce livre dont le titre a interpellé le français de base que je suis.

Le jour de la gratitude au travail est le récit enjoué quoique teinté d'amertume d'une journée de la vie d'une japonaise d'aujourd'hui.

Trente-six ans, toujours célibataire, Kyöko a un caractère bien trempé. C'est d'ailleurs en remettant vertement à sa place un patron indélicat qu'elle a perdu son boulot et pointe désormais au chômage. Une situation difficile à vivre dans un Japon où l'emploi est autant un signe d'intégration sociale qu'un moyen de subvenir à ses besoins. Retournée vivre chez sa mère qu'elle aide chichement avec ses maigres allocations, elle se sent obligée d'accepter le "rendez-vous arrangé" proposé par une voisine.

Comme on peut sans douter, l'entrevue ne sera pas à la hauteur des espérances de l'entremetteuse. Entre la pétulante trentenaire et le cadre supérieur imbu de sa personne, l'atmosphère sera glaciale mais aura le mérite de pousser Kyöko à s'interroger sur sa situation.
On sent chez elle, malgré sa bonhomie naturelle, beaucoup de déception à l'égard d'une société japonaise encore très traditionaliste. Un pays où les mentalités évoluent trop lentement et dans lequel les femmes ne sont pas encore tout à fait reconnues à l'égal de l'homme.

Elle éprouve aussi de la rancœur envers ces entreprises où elles doivent en faire davantage pour progresser quand elles ne sont pas cantonnées à des tâches subalternes (mais c'est aussi vrai en France). Tout cela génère un gros ressentiment qui s'exprime dans ce véritable cri du cœur : "c'est chiant d'être une femme".

J'attendrai au large est plus drôle et plus tendre malgré un thème à priori plus dramatique. Futo et Oïkawa, deux collègues de travail, se promettent qu'au cas où l'un d'eux venait à mourir, le survivant ferait disparaître de l'ordinateur du défunt les dossiers qu'il juge gênants. 
La plus grande partie de l'histoire nous conte le parcours professionnel de ces deux jeunes diplômés embauchés par la même société. Nous découvrons par leur biais la vie dans une entreprise japonaise. Un univers finalement plus humain que ne le laissent supposer les clichés qui ont cours en France. Les journées sont certes longues, on n'y compte pas ses heures supplémentaires et les mutations sont régulières. Néanmoins, les rapports entre collègues semblent aussi cordiaux que chez nous. Preuve en est de ce pacte entre Futo et Mlle Oïkawa qui est au cœur de l'histoire et qui mettra la jeune femme en présence du fantôme de son ami. Cette petite touche de fantastique est traitée sur un mode humoristique qui enlève toute sa tristesse au décès de Futo (le pauvre est mort pour avoir reçu un suicidé sur le crâne). L'histoire s'en trouve allégée et nous laisse une agréable sensation de bonhomie et de fraîcheur.

Bien que récents, on sent dans ces deux récits beaucoup de nostalgie. Celle des années de fac et des copains de promo, celle des débuts dans la vie active, celle de la bulle économique des années 90, époque bénie où le Japon ne connaissait pas le chômage. Deux jolies tranches de vies rédigées à la première personne par des japonaises actives et indépendantes.

Editions Picquier - 2010

UNE FILLE D'EVE - HONORE DE BALZAC

« Une fille d’Eve » est un roman assez méconnu de Balzac. Il n’en vaut pas moins le détour et pas seulement parce qu’on y croise Rastignac et quelques autres figures de la Comédie Humaine. L’intrigue, toute simple, nous propose de suivre une relation extra conjugale dans tous ses développements, de la rencontre des deux amants jusqu’à la fin de leur idylle. Une idylle un tantinet frelatée si l’on considère les motivations de nos tourtereaux, elle s’y prêtant par ennui, lui par orgueil et intérêt. 

Avant d’entrer dans le cœur du récit, il faudra toutefois en passer par un certain nombre de portraits. Des portraits longs et détaillés qui occupent quasiment la moitié du roman, mais qui s’avèrent nécessaires si l’on veut comprendre le but recherché par les différents protagonistes de l’histoire et prendre ainsi la mesure du drame qui va se jouer sous nos yeux.

C’est que dans l’ombre de cette aventure sentimentale, des intrigues se nouent et des rivaux s’agitent. La jalousie, l’argent, la politique pointent le bout de leur vilain nez et nos deux amoureux seront bientôt les victimes d’une cabale où s’exprime toute la bêtise et la méchanceté dont sont capables les hommes et les femmes. 

Pour autant, cette histoire n’est pas dénuée de beaux exemples d’amour vrai. Il y a celui de Vandenesse, le mari trompé qui, au lieu d’accabler une épouse volage, se reproche son manque d’attention et fait tout pour la sortir de la sordide affaire d’argent dans laquelle elle s’est embourbée. Il y a aussi celui de Florine, la demi-mondaine qui se donne tout entière, cœur et fortune, à l’homme qui l’aime pourtant si mal. Et que dire de l’amour, pour le coup totalement désintéressé, de Wilhelm Schmucke envers ses deux anciennes élèves qui, hélas, le récompenseront bien peu de son dévouement.

L'ÎLE DE BETON - J. G. BALLARD

Robert Maitland, architecte de trente-cinq ans, marié, deux enfants, une Jaguar et une maîtresse, est un homme qui a réussi. Mais un après-midi où il circule trop vite sur le périphérique londonien, sa voiture fait une embardée et atterrit sur un terrain vague coincé en contrebas de plusieurs bretelles d’autoroute. Blessé et incapable de franchir le flot des véhicules qui l’entourent ou d'attirer l’attention des automobilistes, il se retrouve prisonnier de cette "île de béton" qui accueille déjà deux Vendredi : Proctor, un ancien trapéziste un peu simplet, et Jane, une prostituée. Ayant besoin de leur aide pour parvenir à s'évader de sa "prison", Mailtand va chercher à prendre l'ascendant sur ses compagnons qui, pour d’obscurs motifs, ne souhaitent pas rompre leur isolement.

Ce roman de J. G. Ballard est le second de sa célèbre « Trilogie de béton » à laquelle appartiennent aussi Crash et I.G.H. Dans chacun d'eux, l'auteur explore divers aspects de la société moderne et étudie l’attitude d'hommes et de femmes confrontés à certaines de ses dérives. Il parvient de la sorte à peindre d’admirable façon leur désarroi face à un mode de vie qu’ils ne contrôlent plus et qui, par bien des aspects, ne répond plus à leurs besoins essentiels.


Pour cela, nul besoin de recourir à la SF ni même à l'anticipation. Le monde qui sert de décor à ses romans, c'est le nôtre, ni plus, ni moins. Ballard se contente juste de forcer le trait, d'exagérer un tantinet pour faire mieux ressortir les aberrations qu'il souhaite dénoncer. Ce faisant, il appuie là où ça fait mal et nous met face à nos contradictions.

L'île de béton est bien entendu une critique d'une urbanisation excessive et incontrôlé, un réquisitoire contre ces espaces totalement déshumanisés, pensés pour la circulation ou le commerce mais guère adaptés à la vie sociale. L'exemple retenu par Ballard est celui des nœuds routiers, périphériques, bretelles d'autoroutes et autres voies d'accès sur lesquels l'homme ne fait que passer. Des zones désertées de toute présence humaine, véritables no man's lands où l'on ne peut circuler qu'en voiture, cet autre symbole de la société du XXème siècle. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le récit emprunte au genre de la robinsonnade. Son roman est une histoire de survie en milieu hostile, une lutte d'autant plus paradoxale qu'elle se déroule à deux pas de Londres et de ses millions d'habitants. 

Ceci dit, nos trois robinsons sont-ils vraiment prisonniers de leur « île » ? Rien n'est moins sûr. D'ailleurs, dès lors qu'elle l'a décidé, Jane parvient à s'en échapper aisément. Assurément, Mailtand pourrait en faire de même. S'il ne le fait pas c'est que, en dépit des apparences, il accepte son isolement. Il s'agit là encore d'une image. Par paresse et facilité nous acceptons l'existence toute faite que la société de consommation nous vend. Nous ne nous rendons même plus compte de notre asservissement et si, par extraordinaire nous en faisons le constat, nous n'avons pas le courage de lutter contre.


Calmann-lévy - Livre de Poche - 1974

CALIFE-CIGOGNE - MIHALY BABITS

Les histoires de doubles maléfiques sont des classiques de la littérature fantastique. Dostoïevsky, Stevenson et bien d'autres s'y sont essayés pour, selon les cas, nous faire réfléchir à l'humaine condition ou nous effrayer. Avec son "Calife Cigogne", Mihàly Babits est un peu entre les deux. L'histoire de son héros, jeune homme de la haute bourgeoise hongroise à qui tout réussi mais qui, dès qu'il sombre dans le sommeil, se retrouve dans la peau d'un modeste employé, laid, inculte et sans le sou, est tout à la fois angoissante et riche d'une belle analyse psychologique et sociale.


L'expérience vécue par le riche bourgeois est assurément traumatisante. Habitué à évoluer dans le meilleur monde, menant une vie d'oisif cultivé, il supporte terriblement mal ses plongées parmi la plèbe. Le monde du travail avec ses patrons brutaux et ses collègues malintentionnés lui est une souffrance quotidienne tandis que les conditions matérielles dans lesquelles il se débat minent sa santé. Mais ce qui lui est le plus odieux, c'est d'éprouver par l'intermédiaire de son double, des pensées et des sentiments qui lui étaient jusqu'alors étrangers (l'envie, la concupiscence, la violence...) et qu'il assimile à une sorte de déchéance morale.


La position de son alter ego n'est pas plus enviable. Le monde de luxe qu'il découvre nuit après nuit, lui fait douloureusement mesurer le fossé matériel et intellectuel qui l'en sépare. Il a désormais conscience qu'une autre vie est possible et qu’existe un univers de stimulation intellectuelle, d’art, de voyages, de discussions passionnantes que la pauvreté, un travail abrutissant et l’absence d’éducation lui refusent.


« Calife Cigogne » n’est donc pas seulement une excellente histoire de dédoublement de personnalité ainsi qu’une très fine peinture de la société hongroise du début du XXème siècle. C’est aussi une critique sociale acerbe qui dénonce l’indigence matérielle et intellectuelle dans laquelle le peuple est maintenu.


Editions des Syrtes - Poche - 2025

LE CHAMBRION - PONSON DU TERRAIL

"Le chambrion" est un drame campagnard qui, par bien des côtés, m'a rappelé les romans champêtres de George Sand. Comme l'a fait cette dernière avec son cher Berry, Ponson du terrail s'y livre à une belle évocation de la campagne solognote et des moeurs de ses habitants. Mais ce sont surtout ses personnages qui offrent le plus de ressemblance avec ceux de la dame de Nohant. Ainsi, l'infâme père Clappier pourrait être le frère jumeau du Bricolin dans "Le meunier d'Angibault". Ils ont en commun la même âpreté au gain, le même désir d'arrondir leur patrimoine par tous les moyens, y compris les plus malhonnêtes. Quant à ce chambrion qui donne son nom au roman, il ressemble beaucoup au Grand-Louis du même roman ou à François le Champi pour sa fidélité et son dévouement envers ses amis, n'hésitant pas à faire passer leur bonheur avant le sien.

En revanche, Ponson du Terrail se distingue de sa consoeur pr un recours, certes très léger mais néanmoins notable, au fantastique ainsi que par l'introduction d'une intrigue policière. Le coeur du récit tourne en effet autour d'un double meurtre commis vingt ans plus tôt. Soupçonnant l'identité du coupable, le chambrions va mettre au point une véritable cabale pour le pousser à se démasquer. Cela donnera lieu à une étude psychologique particulièrement poussée et par des mises en scènes qui rappellent un peu les vieux standards du roman gothique.

Bibliothèque Marabout - 1975


TRANCHECAILLE - PATRICK PECHEROT

Juin 1917, alors que l'offensive sur le Chemin des Dames vire à la boucherie, que le moral des troupes est au plus bas et que l'état-major craint une mutinerie, le soldat Jonas est accusé d'avoir assassiné son supérieur. Chargé de sa défense, le capitaine Duparc va tenter l'impossible pour lui assurer un procès équitable face à un haut commandement qui souhaite faire un exemple. 

"Tranchecaille" est un roman intéressant tant sur le fond que par la forme puisque Patrick Pécherot y donne la parole aux différents protagonistes de son histoire par le biais de dépositions, de témoignages ou de lettres. Nous voyons ainsi défiler devant l'enquêteur, les camarades de tranchées de l'accusé, simples soldats ou sous-officiers, médecin ou aumônier mais aussi une prostituée, une marraine de guerre, un garçon de café resté à l'arrière... le tout nous donnant une très jolie galerie de portraits. Il y a les sympathiques tels le commandant de Guermantes, officier supérieur désabusé sombrant dans l'alcoolisme mais conservant une part d'humanité, le major Campion, médecin chef qui cache son dégoût de la guerre derrière un humour féroce et un athéisme non moins forcené ou encore Duparc lui-même qui jette sur tout çà un regard acerbe et ironique. Et il y a les autres, malheureusement tout aussi nombreux : l'officier supérieur pour qui les soldats ne sont que des pions ou le curé qui parle de sacrifice nécessaire...


Grâce à ces tranches de vies nous découvrons le quotidien des poilus : les combats bien sûr mais aussi la "roulante" et son rata immonde, le courrier censuré, les perms qui laissent un goût amer, les hôpitaux et les gueules cassées, la fraternisation avec l'ennemi, les mutineries, les marraines de guerre, l'obusite (ou shell-shock)... La situation à l'arrière n'est pas forcément plus joyeuse et Patrick Pécherot prend le temps de nous en toucher deux mots. L'occasion de constater que la vie y est dure et que le rationnement et les mensonges de la presse rendent l'attente des familles encore plus pénible.


Si l'atmosphère du roman est prenante et le contexte historique bien restitué, l'intrigue policière m'a en revanche moins emballé. Le duo d'enquêteurs (Duparc et son caporal) est certes bien sympa mais leurs caractères ne sont pas assez développés pour que l'on vibre avec eux au fur et à mesure de leurs découvertes. On se contente donc d'observer tout cela de très loin et la résolution de l'enquête n'est pas attendue avec beaucoup d'impatience. Néanmoins, le doute sur la culpabilité de l'accusé laisse planer ce qu'il faut de suspens sur une affaire qui aura des prolongements inattendus. On notera aussi en manière d'anecdote, les allusions aux écrivains de la grande guerre, Maurice Genevoix, Henri Barbusse, Jean Meckert et Roland Dorgelès.


Malgré sa présence en "Série Noire", ce livre est donc davantage un roman sur la grande guerre qu'un véritable polar, mais il mérite sans conteste le détour.


Gallimard - Folio Policier - 2010

LA SAINTE FARCE - ROBERT SABATIER

Si je savais Robert Sabatier passionné de poésie, j’ignorais en revanche qu’il portait un intérêt presque égal au théâtre. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait décidé de mettre en scènes celles et ceux qui le font vivre : acteurs, auteurs, producteurs, techniciens et autres petites mains du 6ème art.

« La Sainte farce » nous propose en effet de suivre la tournée haute en couleur d’une minuscule compagnie théâtrale dans la France des années soixante. Une France encore très rurale où la télé n’a pas encore tué le spectacle vivant et où l’arrivée de bateleurs constituait encore un événement. 


Le style de Robert Sabatier est peut-être un rien pompeux (un petit défaut qu’il gommera par la suite) et enlève sans doute un peu de spontanéité au récit des aventures de ses personnages. On ne s’en régale pas moins à partager la vie de cette dizaine de doux dingues sillonnant la France dans leur vieux bus, vivant d’expédients et de débrouille mais animés par un amour inébranlable pour leur art. 


C’est drôle, c’est émouvant et ça constitue un joli témoignage d’une époque et de mentalités désormais bien révolus.


Le Livre de Poche - 1987

LES CHIENS - ANDRE RUELLAN

Henri Féret, médecin d’une quarantaine d’années, achève à peine son installation dans une cité dortoir de la banlieue parisienne que les premiers patients affluent déjà. Mais ce n’est pas à une épidémie de grippe qu’il doit la visite des habitants de cette banlieue poussée trop vite. La plupart viennent le voir afin qu’il soigne les séquelles d’agressions physiques et, le plus souvent, de morsures...

A sa sortie, dans les années 80, ce roman pouvait avoir un côté spéculatif qu’il a aujourd’hui totalement perdu. Il faut dire que les lieux et les faits qui y sont décrits constituent désormais le quotidien de centaines de milliers de français et que les thèmes évoqués (délinquance, racisme, conditions de vie des immigrés) sont malheureusement toujours d’actualité.


Toutefois, si cela lui fait perdre une partie de son intérêt, il n’en conserve pas moins toute sa force de dénonciation et constitue une critique virulente de l’auto défense.


A noter que André Ruellan a écrit « Les chiens » en parallèle au scénario du film éponyme de Alain Jessua.


Jean-Claude Lattès - Titres SF - 1979

L'ÎLE D'EVE - EDGAR WALLACE

A la fin du XIXème siècle, un aventurier américain met sur pied une incroyable opération visant à s’approprier un minuscule îlot perdu au milieu de l’Atlantique. Une fois parvenu à ses fins, il n’aura de cesse d’en faire un état indépendant.

Sympathique petit roman qui nous conte avec un peu d’action et beaucoup d’humour, de quelle manière un homme parvient à réaliser un rêve insensé.


L’un de ses principaux attraits réside dans son mode de narration. L’histoire nous est en effet dévoilée au travers des témoignages de plusieurs des acteurs de cette aventure, ce qui donne un peu de distance à la narration et lui apporte un vernis de réalisme. 


Pour le reste, on ne sera guère surpris par une intrigue qui suit son petit bonhomme de chemin entre réceptions mondaines et détournement de navire, course hippique et chasse au trésor.

Nouvelles Editions Oswald - Le Miroir Obscur - 1988

LE TRAIN ZERO - IOURI BOUÏDA

Curieux roman que ce « Train zéro » du russe Iouri Bouïda, à la fois critique glaçante du stalinisme et métaphore sur le sens de la vie. En 120 pages bien tassées, l’auteur nous dresse une peinture sordide et ultra réaliste du quotidien des employés du poste 9. Ouvriers, cheminots, télégraphistes, prostituées, travailleurs forcés contraints d’exécuter une tâche dont le sens et l’utilité leur échappe. Sans jamais poser de question sur la nature et le chargement de ce fameux train zéro qui passe, jour après jour, ils assurent l’entretien de leur portion de ligne quelques soient les conditions de travail ou la rigueur du climat, leurs aspirations ou leurs problèmes familiaux.

Un chemin de fer qui synthétise l'intransigeance et la rigueur d’un régime tout puissant mais qui peut aussi être regardé comme une ligne de vie où se déclinent les interrogations existentielles de tout un chacun : d’où vient-on, où va-t-on, a quoi sert-on ?  Il y a ceux qui veulent savoir, qui souhaite trouver un sens à leur travail et, plus généralement, à leur existence. Il y a ceux qui se révoltent car ils ne supportent plus la monotonie d’un labeur abrutissant ni le carcan d’un système qui les broie. Et il y a tous les autres, les plus nombreux, qui acceptent et qui ferment les yeux, qui se laissent bercer par le roulis des essieux, le métro, boulot, dodo quotidien et la litanie des jours qui se ressemblent.

Gallimard - L'imaginaire - 2012

TERRITOIRE INTERDIT - DENNIS WHEATLEY

Un appel au secours de leur ami Rex Van Ryn contraint les trois mousquetaires du surnaturel que sont Simon Aron, Richard Eaton et le duc de Richeleau à se rendre en Russie Soviétique.

 Ce roman est le premier des nombreux ouvrages que Dennis Wheatley a consacré au personnage du duc de Richeleau et à ses sympathiques amis. C’est sans doute pour cela que l’on n’y trouve pas encore la moindre trace de surnaturel et que les forces du mal y sont remplacées par un ennemi à peine moins dangereux : le Guépéou, ancêtre du KGB. Malheureusement, cette absence de dimension fantastique fait cruellement défaut à une intrigue bien banale et les mésaventures de nos héros ont un côté un peu mièvre.


Le seul véritable intérêt de ce livre tient donc au fait que, écrit dans les années trente, il illustre l’état d’esprit des occidentaux à l’égard du régime soviétique et imagine le sort des opposants déportés en Sibérie. Mais là encore la démonstration n’est pas convaincante, d’autant que nous savons depuis que la réalité a amplement dépassé la fiction. Alors, si l’on souhaite lire un témoignage sur la vie au goulag, mieux vaut lire un livre de Soljénitsyne et notamment « Une journée d’Ivan Denissovitch ».


Nouvelles Editions Oswald - Fantastique SF Aventures - 1985

BONJOUR TRISTESSE - FRANCOISE SAGAN

Cécile passe ses vacances sur la Côte d'Azur avec son père, un veuf de quarante ans avec lequel elle vit une relation fusionnelle. Lorsqu'une ancienne amie de sa mère s'immisce dans leur vie, elle met au point une cabale pour éloigner sa rivale. 

Lorsqu'il parait en 1954, le premier roman de Françoise Sagan cause un scandale qui contribue beaucoup à son succès. Il faut dire que dans la France d'alors, la morale et la religion pesaient encore fortement sur les mentalités. Dans ces conditions, évoquer une jeune femme d'à peine dix-huit ans qui boit, fume, sort en club et parle librement de sa sexualité ou des conquêtes de son père n'était pas chose courante et ne pouvait que choquer bon nombre de lecteurs. 

Maintenant que ce parfum de scandale s'est évaporé, que reste-il de ce roman ? Une qualité littéraire indéniable et notamment une simplicité de ton parfaitement raccord avec le propos de son héroïne. Une évocation assez juste de l'adolescence avec ses doutes et ses certitudes, son mélange d'ingénuité et de cruauté, ses désirs d'émancipation et son besoin de protection. Oui, sans doute. Pour le reste, j'avoue n'avoir pas été emballé par l'histoire de cette ado pourrie-gâtée qui refuse de partager l'amour de son père. 

Et si le "charmant petit monstre" n'était finalement qu'une pauvre petite fille riche...

Pocket - 2024



L'ECLAT D'OBUS - MAURICE LEBLANC

1914. Tout juste mariés, Paul Delroze et son épouse emménagent dans le château d'Ornequin, à quelques kilomètres de la frontière allemande. En visitant la vieille bâtisse, Paul découvre le portrait de la défunte mère de sa femme en laquelle il reconnaît la meurtrière de son père, quinze ans plus tôt. Le déclenchement de la guerre suivie de l'invasion allemande l'empêche de faire la lumière sur ce mystère. Du moins provisoirement...

Maurice Leblanc a écrit "L'éclat d'obus" en 1916, alors que la première guerre mondiale faisait rage et que le nord de la France était ravagé par de sanglantes et destructrices batailles. Il n'est donc pas surprenant d'y trouver moult envolées patriotiques exaltant le courage et l'esprit de sacrifice des soldats français et de non moins éloquentes critiques de la barbarie teutonne.


Pour le reste, nous avons affaire à une histoire d'espionnage bien dans le goût de l'époque. Tunnels, passages secrets, caves, portes dérobées, toutes les ficelles des romans du genre ont été conviées. Les personnages font ce que l'on attend d'eux. Le fougueux héros prend les risques les plus insensés pour délivrer sa belle et faire obstacle à la piétaille tudesque, son épouse fait preuve d'une résilience digne de Pénélope et leur ennemie jurée, dont l'identité véritable constitue le principal mystère de ce roman, n'aura de cesse de provoquer leur perte. Ces épisodes romanesques sont bien évidemment entrecoupés de nombreuses scènes de combats qui n'ont malheureusement pas le réalisme et l'âpreté de celles écrites par un Barbusse ou un Dorgelès.


On signalera enfin la présence aussi éphémère qu'anecdotique du célèbre gentleman cambrioleur venu refiler quelques tuyaux au héros de l'histoire. Une apparition en Guest star sans doute motivée par de basses raisons commerciales...


Le Livre de Poche




LES FORCEURS DE BLOCUS - JULES VERNE

Etranglés par les troupes de l'union, les États confédérés sont prêts à vendre à vil prix leurs stocks de coton en échange d'armes et de munitions. Le jeune et fougueux James Playfair parvient à convaincre son oncle, un riche négociant de Glasgow, de l'intérêt de commercer avec eux et obtient ainsi le commandement d'un steamer. Accompagné d'un équipage expérimenté le voici donc fermement décidé à faire fortune en déjouant la surveillance des navires nordistes. Mais deux passagers de dernière minute vont venir lui compliquer la tâche...

« Les forceurs de blocus » est une novella assez méconnue dont on se demande si elle a réellement sa place parmi les "voyages extraordinaires". On n'y rencontre pas de savant visionnaire ni de maître du monde, pas d'invention révolutionnaire, pas de contrées sauvages ou de terres inexplorées. En fait, n'était son intrigue au demeurant bien mince, cette petite centaine de pages tiendrait presque davantage du reportage que du roman puisqu'il y est surtout question de l'un des épisodes clé de la guerre de sécession : le siège de Charleston. 

Jules Verne a montré plus d'une fois son intérêt pour ce conflit qui ensanglanta les États-Unis. Il y fit allusion à plusieurs reprises (L'île mystérieuse) et lui consacra même un roman au titre on ne peut plus explicite : "Nord contre Sud". Ici, il joue quasiment les journalistes en nous exposant de quelle manière les troupes de l'union firent le blocus de la ville de Charleston. Sa relation s'avère d'ailleurs très précise et riche de toutes sortes de détails (le nom des forts, l'emplacement des batteries de canons) et nous rappelle que Jules Verne était contemporain des faits.

Ceci étant dit, il faut bien admettre que ce roman est tout à fait mineur dans l'œuvre de l'auteur. Ainsi que je l'ai déjà dit, l'intrigue y est ramenée à sa plus simple expression : un allez-retour Glagow/Charleston émaillée de quelques combats et poursuites navales et d'une évasion à peine décrite. Le tout est romanesque à souhait (ah la courageuse enfant partie sauver son pauvre papa, oh le brave capitaine prêt à risquer sa vie pour les beaux yeux de sa dulcinée !) et comporte quelques traces d'humour dues aux facéties de Crockston et au sens du commerce de Vincent Playfair ! Alors, pour la petite heure de lecture qu'il vous en coûtera, laissez-vous tout de même tenter !

Glénat - Marginalia - 1978

PETIT-LOUIS - EUGENE DABIT

De nos jours, Eugène Dabit est à peu près inconnu. Il est pourtant l’auteur d’un roman dont l’adaptation cinématographique par Marcel Carné est encore dans les mémoires ne serait-ce que pour la prestation d’Arletty et sa gueule d’atmosphère. Ce roman c’est « Hôtel du nord », son premier livre édité. « Petit-Louis » est le second. Si les deux mettent en scène le petit peuple de Paris, ouvriers, concierges mal embouchées, femmes entretenues, employés de tout poil et de tous états, « Petit-Louis » est avant tout un roman d’apprentissage. Mais un roman d'apprentissage un peu particulier puisqu'il se déroule pendant la première guerre mondiale. 

Nous suivons donc le jeune Louis âgé de 15 ans au début du roman, dans sa découverte des choses de la vie : travail, amitié, amour... Une initiation forcément biaisée par les évènements. Ses débuts dans le monde du travail se feront ainsi dans une entreprise vidée de tous les hommes en âge de se battre, ses premiers vrais amis seront ses compagnons de régiment et il découvrira les choses de l’amour dans un bordel de campagne. Il n'en aura pas moins l'occasion de se faire une idée assez juste du monde et de la société. Il s'éveillera à l’art et à la spiritualité, éprouvera ses premiers émois sentimentaux dans les bras d'une jolie prostituée et prendra conscience que, jusque dans les tranchées, les classes sociales et les différences de traitement qu'elles induisent continuent d'exister. La guerre bouleverse beaucoup de choses mais les inégalités demeurent. 

Si la question sociale semble importante pour Eugene Dabit, il ne se livre en revanche à aucune véritable attaque contre la guerre et ses conséquences. On sent bien dans son propos qu’il n’est pas de ceux qui exalte les vertus guerrières, mais on ne trouvera dans son roman aucune critique directe des politiques ou des militaires. Il nous fait juste entrevoir les horreurs de la guerre et les vies brisées, rien de plus : « Je lave doucement son visage, sa poitrine, ses bras qui sont d’affreux moignons. J’enveloppe son corps dans ma toile de tente et je me détourne pour ne plus voir cette chose raide, inhumaine, qui fut sensible, qui fut belle ».

Même s'il n'est pas présenté comme tel, "Petit-Louis" est un roman autobiographique ou du moins fortement inspiré de l’expérience de l'auteur. Cela explique peut-être son côté journal intime, avec ses menus faits et ses impressions jetés sur le papier, sans trop s'occuper de style. Cela donne un témoignage de première main sur la vie pendant la guerre, à Paris, en province, à l’arrière et pas seulement sur la ligne de front.

Gallimard - L'imaginaire - 1988

LE MEUNIER D'ANGIBAULT - GEORGE SAND

« Le meunier d’Angibault » fait partie de ces romans champêtres que George Sand écrivit à partir des années 1840. Bien moins connu que « La petite Fadette » ou « La mare au diable », on y trouve pourtant déjà ce qui fera leur succès : l’amour de son Berry natal et des petites gens qui peuplent la contrée, l’éloge d’une vie simple au plus près de la terre et sa confiance dans la force de l’amour et de l’amitié.

Il se distingue toutefois de ses illustres successeurs par un aspect social et politique beaucoup plus affirmé. Portée par les idées socialistes de Louis Blanc et des utopistes fouriéristes, elle s’y livre à une attaque en règle contre le pouvoir de l’argent et prône la nécessité de travailler au bien commun :

« C’est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l’argent, mon ami ; ce n’est qu’un moyen de bonheur, et le bonheur qu’on peut procurer aux autres est le plus certain et le plus pur qu’on puisse se procurer à soi-même. »

« Quand chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle. »


La démonstration est sans doute un peu manichéenne et son opposition ville/campagne, aristocrates/ouvriers, riches/pauvres, pour le moins simpliste. Pour autant on prend un réel plaisir à voir l’amour et la bonne volonté triompher de toutes les embûches. On est également ravi de faire connaissance avec une palanquée de personnages au caractère bien affirmé, au premier rang desquels ce fameux meunier qui donne son nom au roman et dont la gentillesse, l’empathie et la joie de vivre illuminent le récit. Un héros d’autant plus solaire qu’il est confronté à son exact contraire en la personne d’un paysan qui n’a rien à envier aux croquants avides et sans scrupules que Zola peindra quelques décennies plus tard dans « La terre ». 


Ecrit dans une langue très abordable qui ne parait pas son âge, « Le Meunier d’Angibault » mériterait de sortir de l’oubli dans lequel il semble être tombé. Avis aux amateurs !


Le Livre de Poche - 1990

ROBUR LE CONQUERANT - JULES VERNE

A l'issue d'une réunion perturbée par l'irruption du mystérieux Rober, le président et le secrétaire du Weldon Institut sont kid...