Toutes les femmes sont des sorcières. Non, je ne suis pas devenu un affreux misogyne. Cette assertion n’est pas de moi mais de Fritz Leiber ou plutôt c’est le postulat de départ de son roman. Une idée intéressante et fort bien développée qui ne nous plonge cependant pas dans un fantastique pur et dur mais dans une histoire où la science aura aussi son mot à dire.
Les femmes sont donc des sorcières. Au sens propre du terme. Elles confectionnent des sortilèges et réalisent des charmes afin de prendre l’ascendant sur leurs voisines ou favoriser la carrière de leur époux. Norman Saylor va en faire l’amère expérience. Lui le cartésien pur jus, professeur de sociologie et auteur d’une étude intitulée « Superstitions et névroses » se retrouve confronté à l’irruption du merveilleux dans son existence. Et le bougre va mettre rudement longtemps avant de rendre les armes et reconnaître que la magie, blanche ou noire, existe bel et bien.
L’essentiel du roman traite d’ailleurs de sa prise de conscience et de son acceptation progressive du phénomène magique. Tout au long de l’histoire nous le voyons repousser les explications fantastiques et justifier l’inexplicable à grand renfort de coïncidences, de maladies mentales et autres suggestions hypnotiques. Et même lorsqu’il se rend à l’évidence, il tente encore de rationaliser et de réduire ces manifestations surnaturelles à une conjonction de facteurs tout à fait normaux.
Partant du constat que les pratiques magiques existent dans toutes les cultures et toutes les religions, il décide de les confronter les unes aux autres, de les comparer afin d’en retirer quelques principes irréfutables comme pour la physique ou la chimie. Il en vient ainsi à établir un parallèle entre formule mathématiques et formules magiques ; la sorcellerie n’est qu’une science comme une autre, les incantations des théorèmes et les potions des précipités chimiques. Cette approche « rationnelle » de la sorcellerie dépoussière agréablement ce thème de la littérature fantastique. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant de ce roman qui nous propose aussi une jolie peinture de la vie dans une petite ville universitaire de province.
Il est en effet possible de voir aussi dans « Ballet de sorcières » une critique timide de la société américaine des années cinquante et de la place qu’elle réservait aux femmes. Cantonnées dans le rôle d’épouse et de mère, les américaines d’alors (et les femmes en général) n’avaient que peu d’occasions de s’épanouir. Grâce à la sorcellerie, Fritz Leiber leur permet de prendre leur revanche. Elles ont enfin un domaine qui n’appartient qu’à elles, où elles peuvent s’épanouir et s’affranchir de la tutelle des hommes.
Le Masque Fantastique - 1976










