LES OISEAUX DE CUIR - GILLES THOMAS

Si la plupart des romans de Gilles Thomas se finissent sur des fins heureuses, ses nouvelles sont en revanche beaucoup plus sombres et font ressortir le plus mauvais de l’homme ou de la femme : convoitise, esprit de domination, soif de vengeance, instinct guerrier, rejet de l’autre et peur de l’inconnu. Space opéra, dystopie ou fantastique, quelque soit le genre abordé dans ce recueil, la grande dame de la SF populaire française nous montre la face obscure de son immense talent.

"Une caisse de pruneaux", "La nuit de Martha" et "Mon copain Jick" illustrent chacune à leur manière le risque qu'il peut y avoir à introduire au coeur des sociétés humaines des espèces extra-terrestres. Si l'humour noir est le maître mot du premier texte, les deux autres sont beaucoup plus anxiogènes et se concluent de façon dramatique. Parasite, bestiole meurtrière, insecte télépathe, on ne jour pas avec ce que l'on ne connait pas.

Ses quelques irruptions dans le fantastique sont tout aussi lugubres. "Les crabes" est une micro nouvelle qui parle d'esprits vengeurs. "La fenêtre" est un récit quasi surréaliste où il est question de réalités plurielles et qui se conclut sur une chute d'une rare ironie. "Henrietta" est une histoire de sorcière très conventionnelle. "Le cube" utilise le thème tout aussi classique de l'objet maudit, tandis que "Le brouillard" distille une ambiance joliment horrifique dans un cadre rural bien restitué. Enfin "Rue du loup-pendu" est un conte nostalgique qui déplore la disparition du folklore campagnard sous les coups d'une urbanisation effrénée.

Le post-apo et son cortège d'horreurs sont également au rendez-vous de ce recueil maussade et pessimiste. Qu'il soit question des prémisses de la catastrophe ("Nous ne vieillirons pas ensemble"), des ses lointaines conséquences ("Le mal de Dieu") ou des épreuves qu'elle impose aux survivants ("Les derniers jours").

Et si l'homme ne parvient pas à se détruire tout seul, on peut compter sur les vilains Aliens pour achever le boulot. "Reflet dans un miroir" nous relate en à peine cinq pages une invasion aussi originale qu'efficace. Encore plus courte, "Point final" imagine que l'espèce humaine est le produit d'une simple expérimentation que des ET tout puissants peuvent stopper à tout moment. "Le Laxxi" et "Soyez bon pour les animaux" sont deux récits dans lesquels l'humour pointe le bout de son nez. Le premier est un récit d'horreur joyeux et enlevé tandis que le second revisite le thème de Saint Georges et le dragon.

Humour timide également pour les trois "space Op" du recueil. "Chasse au rêveur" et "Les gladiateurs" sont des récits sans surprise de baroudeurs de l'espace confrontés aux hôtes étranges de planètes lointaines. "Match contre Vénus" est une histoire à chute où il est question d'un homme confronté aux périls de la jungle vénusienne et qui espère retrouver son paradis terrien. Un paradis . Pas sûr !

"La fille de l'eau" et "Les R. A." sont deux nouvelles terriblement tristes où il est question de mutants opprimés. "Sibelles et si froides" est une banale histoire de serial killer, "Les oiseaux de cuir" et "Les rois détrônés" deux dystopies passablement cruelles.

Fleuve Noir Anticipation - 1999









L'ÎLE DE BETON - J. G. BALLARD

Robert Maitland, architecte de trente-cinq ans, marié, deux enfants, une Jaguar et une maîtresse, est un homme qui a réussi. Mais un après-midi où il circule trop vite sur le périphérique londonien, sa voiture fait une embardée et atterrit sur un terrain vague coincé en contrebas de plusieurs bretelles d’autoroute. Blessé et incapable de franchir le flot des véhicules qui l’entourent ou d'attirer l’attention des automobilistes, il se retrouve prisonnier de cette "île de béton" qui accueille déjà deux Vendredi : Proctor, un ancien trapéziste un peu simplet, et Jane, une prostituée. Ayant besoin de leur aide pour parvenir à s'évader de sa "prison", Mailtand va chercher à prendre l'ascendant sur ses compagnons qui, pour d’obscurs motifs, ne souhaitent pas rompre leur isolement.

Ce roman de J. G. Ballard est le second de sa célèbre « Trilogie de béton » à laquelle appartiennent aussi Crash et I.G.H. Dans chacun d'eux, l'auteur explore divers aspects de la société moderne et étudie l’attitude d'hommes et de femmes confrontés à certaines de ses dérives. Il parvient de la sorte à peindre d’admirable façon leur désarroi face à un mode de vie qu’ils ne contrôlent plus et qui, par bien des aspects, ne répond plus à leurs besoins essentiels.


Pour cela, nul besoin de recourir à la SF ni même à l'anticipation. Le monde qui sert de décor à ses romans, c'est le nôtre, ni plus, ni moins. Ballard se contente juste de forcer le trait, d'exagérer un tantinet pour faire mieux ressortir les aberrations qu'il souhaite dénoncer. Ce faisant, il appuie là où ça fait mal et nous met face à nos contradictions.

L'île de béton est bien entendu une critique d'une urbanisation excessive et incontrôlé, un réquisitoire contre ces espaces totalement déshumanisés, pensés pour la circulation ou le commerce mais guère adaptés à la vie sociale. L'exemple retenu par Ballard est celui des nœuds routiers, périphériques, bretelles d'autoroutes et autres voies d'accès sur lesquels l'homme ne fait que passer. Des zones désertées de toute présence humaine, véritables no man's lands où l'on ne peut circuler qu'en voiture, cet autre symbole de la société du XXème siècle. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le récit emprunte au genre de la robinsonnade. Son roman est une histoire de survie en milieu hostile, une lutte d'autant plus paradoxale qu'elle se déroule à deux pas de Londres et de ses millions d'habitants. 

Ceci dit, nos trois robinsons sont-ils vraiment prisonniers de leur « île » ? Rien n'est moins sûr. D'ailleurs, dès lors qu'elle l'a décidé, Jane parvient à s'en échapper aisément. Assurément, Mailtand pourrait en faire de même. S'il ne le fait pas c'est que, en dépit des apparences, il accepte son isolement. Il s'agit là encore d'une image. Par paresse et facilité nous acceptons l'existence toute faite que la société de consommation nous vend. Nous ne nous rendons même plus compte de notre asservissement et si, par extraordinaire nous en faisons le constat, nous n'avons pas le courage de lutter contre.


Calmann-lévy - Livre de Poche - 1974

LA GUERRE DES ETOILES - GEORGE LUCAS

Grâce à l’étoile noire, une gigantesque station spatiale surarmée, l’abominable Empire galactique est sur le point de mettre à genoux la rébellion. Mais c’est compter sans la princesse Leia Organa qui dispose des plans du dangereux astronef et tente de les faire parvenir aux généraux rebelles. Elle sera heureusement aidée par un vieux chevalier Jedi, un jeune héros plein de fougue, deux contrebandiers et une irrésistible paire de droïdes.

Voilà une lecture qui m'a rappelé mes 10 ans et l’émerveillement que j’avais éprouvé à suivre les aventures de Luc, Yan et Leia sur la toile du Grand Rex. Alors, bien évidemment, je n’ai pu m’empêcher de confronter ma lecture aux images du film qui me sont restées en mémoire et, première constatation, livre et film coïncident en tous points, sans la moindre divergence, le moindre manque ou le moindre ajout. Cela m’amène à me demander si c’est bien le roman qui a inspiré le film (comme précisé en quatrième de couverture), où s'il ne s'agirait pas au contraire d'une novellisation. Mais il y a fort à parier que roman et scénario ont été rédigés conjointement pour donner au final deux œuvres identiques. 


Deuxième point à aborder, le style de l’auteur. On connaît en effet les qualités de metteur en scène de Georges Lucas, sa maîtrise technique et ses innovations dans le domaine des effets spéciaux, mais qu’en est-il de ses talents d’écrivain ? Et bien je dois dire que le monsieur ne s’en sort pas trop mal dans ce livre ou l’action domine mais où il parvient néanmoins à introduire une bonne dose d’humour. 


Enfin, et ce sera mon troisième et dernier commentaire, il convient de dire un mot sur l’histoire elle-même. « La guerre des étoiles » est un exemple de space opéra et rien n’y manque de ce qui fait la particularité du genre : vaisseaux spatiaux, planètes lointaines, voyages sub-luminiques, pistolets lasers et bon nombre d’extra-terrestres. Mais ce qui a fait sa réussite c’est d’avoir su y adjoindre des ingrédients qui, de tout temps, ont fait le bonheur et le sel de la littérature populaire. Nous retrouvons ainsi les personnages bien connus du vieux sage (Obi Wan Kenobi), du jeune héros (Luc), de la blanche vierge (Princesse Leia), du malfrat qui dissimule un cœur pur (Yan Solo) et de l’incarnation du mal en la personne de Dark Vador. Ajoutons à cela un rien de roman d’apprentissage (celui de l’aspirant Jedï) ainsi qu’une menace mortelle pesant sur le monde et nous avons au final un livre à la fois moderne et intemporel.


Pocket - Science-Fiction - 1978

AQUA - JEAN-MARC LIGNY

Afin de s’approprier d’importantes réserves d’eau potable dans le massif du Tibesti, au Tchad, les services secrets européens mettent sur pied une fausse prise d’otage par des rebelles locaux. Ils espèrent ainsi justifier une intervention militaire qui leur permettrait de faire main basse sur la précieuse ressource.

 

"Aqua" est un thriller d'anticipation politico-économique survitaminé dans lequel Jean-Marc Ligny nous transporte dans un futur qui ne semblera finalement pas si lointain aux lecteurs d'aujourd'hui. Il faut dire que plus de trente années se sont écoulées depuis sa sortie et ce qui apparaissait alors comme de la pure spéculation est devenu une quasi réalité. Une société fortement clivée avec des ultra riches d'un côté et une populace misérable de l'autre, des banlieues quarmondisées et de plus en plus violentes, la confrontation Nord/Sud et ses avatars religieux, les mafias plus puissantes que les états, la raréfaction de l'eau et les tensions autour de cette ressource vitale, tout cela existe en effet déjà. Le trait est à peine grossi et seuls deux, trois gadgets technologiques permettent de rattacher ce roman à la collection de SF dans laquelle il est publié.


Cela n'a toutefois rien de gênant. Jean-marc Ligny a du métier et un grand sens du rythme. Aucun temps mort, de l’action en permanence à peine entrecoupée par quelques conciliabules permettant d’éclairer les dessous d’une machination géopolitique bien retorse, le roman se lit d’une traite. Difficile en revanche d’éprouver de l’empathie pour les personnages. Qu’il s’agisse des politiques pourris jusqu’à la moelle, des mafiosis de la pire espèce, de la gosse de riche insupportable ou du mercenaire sans états d’âme, aucun d’entre eux ne donne envie de s’attacher à ses pas. Tous pourris ? Pas sûr. Juste des humains, hélas trop humains.


Fleuve Noir Anticipation - 1992

POLYMATH - JOHN BRUNNER

Le soleil de la planète Zaratousthra s'est brusquement changée en Nova obligeant ses habitants à fuir au plus vite à bord de vaisseaux de fortune. Deux d'entre eux, chargés de quelques centaines de réfugiés, ont été contraints d'atterrir sur une planète inhospitalière en marge des systèmes solaires connus. Après un hiver calamiteux, tout espoir de secours étant envolé, les survivants se résignent à jeter les bases d'une nouvelle société. Mais des dissensions et des rivalités apparaissent rapidement et la bonne volonté des uns se heurte à l'appétit de pouvoir des autres. La présence d'un " polymath ", l'un de ces hommes entraînés depuis l'enfance à gérer la terraformation des planètes, sera-t-elle suffisante pour désamorcer les conflits ? 

Ce roman de John Brunner a pour sujet l’un de mes thèmes favoris : la réaction d’individus confrontés à un bouleversement radical de leur mode de vie. Il s’agit d'ailleurs de l’un des aspects les plus communément développés (et le plus intéressant à mon goût) des romans post-apocalyptiques ou des " Robinsonnades ". Je trouve en effet captivant de découvrir comment ces survivants réagissent en présence d'un environnement nouveau et souvent périlleux. La destruction des infrastructures qui leur facilitaient la vie, la disparition de la société qui les prenait en charge, la perte de leurs repères familiers sont autant d'épreuves à surmonter mais peut-être aussi l'occasion de créer quelque chose de neuf et de meilleur.


Ici, c'est la capacité de certains à prendre en main la destinée de leurs compagnons d'infortune qui est au coeur de l'intrigue. Les rênes du pouvoir doivent-ils être dévolus à ceux qui font la démonstration de leurs talents ou revenir aux anciens détenteurs de l'autorité. La réponse peut paraître évidente mais l’auteur nous démontre que bien des facteurs peuvent interférer sur la logique la plus élémentaire et pousser les hommes vers les pires solutions. 

J’ai en tous cas pris un immense plaisir à suivre les mésaventures de ces naufragés de l’espace et aurais même souhaité une petite centaine de pages supplémentaires. Cela aurait permis de découvrir plus en détail la naissance de cette micro société et peut-être aussi d'éviter certains raccourcis tel le côté un peu trop omniscient du polymath. 

Presses de la Cité - Futurama - 1977

UN CHIEN DANS LA SOUPE - STEPHEN DOBYNS

Latchmer à bien envie de s'envoyer en l'air avec Sarah, une jolie blonde rencontrée dans une salle de sport qui lui a promis de lui faire le coup de la cocotte-minute ! Dans ces conditions, difficile de lui refuser un petit service. Alors, quand le chien de la belle meure soudainement il ne peut qu'accepter d'aller inhumer la pauvre bête. Mais aller donc trouver, en plein New York, un coin de verdure où enterrer un chien. Heureusement un chauffeur de taxi haïtien va prendre les choses en main et entraîner notre amoureux dans une folle équipée nocturne. 

Dans ce roman déjanté et surréaliste, Stephen Dobyns nous embarque pour une balade homérique dans un New York by night fort éloigné de Broadway et de ses lumières. Ici, c'est le New-York de la misère et de la débrouillardise qui est à l'honneur et nous découvrons, entre Bronx et Harlem, un monde interlope dont n'ont pas conscience les braves citoyens.


Au gré des pérégrinations de nos deux compères nous rencontrons des personnages surprenants et hauts en couleurs : des fourreurs juifs qui croisent des gerbilles avec des tigres pour obtenir de belles et grandes peaux, des savants fous avides de cobayes, les tenanciers d'un bordel sado-maso et la directrice d'un restaurant asiatique spécialisé dans... le chien ! Chacune de ces rencontres se clos sur une histoire canine contée par un Latchmer en veine d'imagination et qui, tel un gimmick, apporte une note d'humour répétitif et décalé. Mais il s'agit là d'un talent à double tranchant puisque, invariablement, ses saynètes suscitent la réprobation et l'hostilité de son auditoire.


Le récit est également entrecoupé de nombreux flash-back revenant sur un événement de la jeunesse du narrateur : le décès de son grand-père. On ne voit d'abord pas bien le rapport entre ces deux moments de son existence jusqu'à ce que l'on comprenne que le traumatisme ressenti à l'occasion de l'enterrement de son aïeul est à la source de son éternelle indécision. Une indécision qui prendra fin grâce à son aventure et à la psychanalyse impromptue de Jean-Claude, taxi improbable, as de la récup' et philosophe arhumatisé. 

Gallimard - Folio Policier - 1999

L'ANGE DES PROFONDEURS - SERGE LEHMAN

La mort suspecte d’un ethnologue, vieil ami de son père lui-même disparu quelques années plus tôt, met Martin Dirac sur la trace d’un mystérieux symbole : le signe du picte. De Paris aux sombres forêts polonaises, le jeune professeur va aller de découvertes en découvertes, lutter contre les terribles ummenks et, peut-être, trouver l’une des entrées vers la Terre Creuse…

 « L’ange des profondeurs » est un thriller ésotérique qui fait la part belle à l’action et l’aventure. Il le fait sans grande originalité puisqu’il utilise la plupart des clichés propres à ce type d’histoires : société secrète, multinationale toute puissante et mystérieux secret enfoui dans les profondeurs de la terre.


Son héros n’est guère plus surprenant puisqu’il s’agit d’un universitaire à fort tempérament qui n’est pas sans rappeler l’Indy de Spielberg. Il est heureusement assisté de quelques seconds rôles intéressants dont une fliquette qui n’a pas froid aux yeux et un ado polonais un peu trop curieux.


De Pologne justement, il sera beaucoup question puisqu’une bonne partie du roman s’y déroule. Une Pologne post-communiste qui hésite entre libéralisme sauvage et réflexes autoritaires et qui offre ce qu’il faut de dépaysement et de mystère. Mais cela ne suffit pas à soutenir une intrigue qui se disperse et ne sait pas très bien où elle va. 


A sa décharge, il convient de préciser que ce roman devait être le premier volume d’un cycle qui, comme bien d’autres au Fleuve, resta à l’état de projet. Du coup, bien des énigmes restent en suspens au grand dam du lecteur qui se sent quelque peu floué. Tant pis pour lui !


Fleuve Noir - SF Mystère

LES HABITANTS DU MIRAGE - ABRAHAM MERRITT

Leif Langdon et Jim Two-Eagles prospectent au fin fond de l'Alaska lorsqu'ils tombent sur une étrange vallée dissimulée par un épais brouillard. Sous la nappe de brume prospère un monde surprenant où deux peuples cohabitent tant bien que mal de part et d'autre d'un fleuve infranchissable. L'une des rives est occupée par de farouches guerriers nordiques adorateurs du démon Khalk'ru tandis que l'autre abrite un peuple de pygmées pacifiques qui vouent un véritable culte à une ravissante jeune femme : Evalie.

Dès son arrivée, Leif s'éprend de la jolie déesse. Un amour partagé mais qui va relancer les hostilités entre les deux nations. Car Leif n'est pas un simple mortel. Depuis un séjour chez les Ouigours du désert de Gobi, il est habité par l'esprit de Dwayanu, un guerrier cruel et ancien serviteur de Khalk'ru. Il va ainsi se retrouver écartelé entre les deux peuples et partagé entre deux destinées, entre deux amours...


Abraham Merritt est considéré par beaucoup comme un des pères fondateurs de l'eroïc fantasy. Une opinion à laquelle je souscris sans réserve tant il est vrai que ses romans fourmillent des ingrédients qui feront le succès du genre. Ambiances médiévales, forteresses, combats à l'arme blanche et sanglantes chevauchées, nul doute que de telles histoires aient pu inspirer un Howard ou un Leiber. Nul doute aussi qu'il ait lui-même subi l'influence d'auteurs tels que Rider Haggard ou Burroughs puisqu'on y trouve également tout l'imaginaire des « Lost race tales ».


Les habitants du mirage est au confluent des deux genres. L'ancienne civilisation isolée du monde moderne est bien là, tapie au fond de sa vallée perdue. Présentes aussi les deux factions antagonistes, figées dans leur opposition ancestrale. Le principe bon d'un côté, personnifié par la vierge blanche et son petit peuple. Le mauvais d'autre part : le trio Khalk'ru, Tibur, Lur. Le démon, le guerrier et la sorcière. Et, au milieu de tout ça, le courageux héros qui va rompre l'équilibre millénaire et réaliser l'antique prophétie.

Malgré les apparences, ce roman n'est pas aussi manichéen qu'on pourrait le penser. Grâce à l'ambivalence de son héros, fruit d'un dédoublement de personnalité, Merritt procède à un renversement de point de vue. Ce n'est plus Leif Langdon qui s'exprime, mais Dwayanu. Ce n'est plus le sympathique aventurier mais le guerrier sanguinaire qui prend les choses en mains. L'auteur s'autorise alors à lui faire commettre des actions répréhensibles et éprouver des sentiments que la morale de son époque réprouvait : envie, colère, luxure... L'action en est totalement relancée. L'intrigue bascule dans les complots et les intrigues de cour. Les combats et les trahisons s'enchainent. On s'étripe et on s'ébouillante. Ca bouge et c'est tant mieux.

Pour autant, l'action n'est pas le seul atout de ce livre qui possède bien d'autres cordes à son arc. Signalons pêle-mêle d'intelligents rapprochements entre science et religion, dieux et extra-terrestres, une large place faite aux femmes et une écriture particulièrement raffinée. Trop peut-être. Merritt est à ma connaissance le seul auteur de fantasy chez qui "les cascatelles déversent une eau pellucide au milieu de cannaies !" Et oui, il y a du Balzac chez lui. Peut-être même un peu de Proust. Tenez, voyez-vous même : "Et je me dis, alors, que la science et la religion sont vraiment proches parentes, ce qui explique en grande partie pourquoi elles se haïssent si fort, que les hommes de science et les hommes de religion sont parfaitement semblables dans leur dogmatisme, leur intolérance, et que chaque âpre bataille religieuse sur telle ou telle interprétation de foi ou de culte a son équivalence dans les batailles scientifiques sur un os ou sur un rocher."

J'ai Lu - Science-Fiction - 1974

CHIEN BLEU COURONNE - RAYMOND MILESI

En cette fin de XXIème siècle, la Terre est une planète en sursis, menacée par la proximité d'un astre géant. Les survivants ont trouvé refuge au plus profond de ses entrailles et placent leurs derniers espoirs dans un hypothétique départ ou dans les travaux du Dr Muller. Celui-ci ambitionne en effet de faire remonter le temps à deux volontaires jusqu'en 1994, l'année de l'apparition de la planète géante. Son objectif : ramener Gaspar, seul astronaute à l'avoir visitée et qui, peut-être, détient une information qui permettrait d'enrayer l'inéluctable...

Roman étrange et déroutant que ce "Chien bleu couronné". Récit de fin du monde ? Histoire de voyage dans le temps ? Parabole sur l'existence et sur le rêve d'immortalité de l'espèce humaine ? Il y a un peu tout cela dans ce livre. Pêle-mêle. Alors, il faut bien se concentrer pour ne pas perdre le fil et comprendre où l'auteur veut nous emmener. Les époques (1978, 1994 et XXIème siècle) s'entremêlent et les destins se croisent. Les scènes se répètent ou sont rejoués par des protagonistes différents. Les lieux (une maison, une rue) ou les objets les plus anodins (une serpillière) peuvent avoir leur importance. Sans compter ce fameux chien bleu et sa couronne de sang, personnage récurrent et ô combien important. Mais malgré cette apparente confusion, tout se tient et trouvera sa justification ou son explication. Pas de fin avortée ou tournant en eau de boudin, mais une vraie conclusion, noire et assez surprenante. A découvrir.

Fleuve Noir Anticipation - 1991

LE CERVEAU DU NABAB - CURT SIODMAK

A Washington Junction, patelin paumé des Etats-Unis, le Dr Cory se livre en toute discrétion à des expériences sur le cerveau. Malheureusement, l'absence de cobaye humain freine l'avancée de ses recherches. Aussi, lorsqu'un avion s'écrase à proximité de sa résidence et que l'une des victimes décède alors qu'il tente de la secourir, le bon docteur saute sur l'aubaine et récupère le cerveau. Parvenu à maintenir en vie cet organe puis à entrer en contact avec lui grâce à la télépathie, il s’apercevra un peu tard que ce cerveau n’est pas celui de monsieur tout le monde.

Encore un joli mélange de SF et de littérature policière issu de la célèbre série noire de Gallimard. Dans ce roman, c'est l'aspect SF qui prend le dessus puisque l'intrigue policière est quasi inexistante. Tout juste une petite énigme afférente aux motivations du cerveau ainsi qu'une histoire de chantage vite expédiée. 


Heureusement la partie « expérimentale » est beaucoup plus fouillée et plaisante à suivre à condition de ne pas s'arrêter au côté un peu kitch du pitch de départ (que de itch !). Car c’est vrai qu’une grosse cervelle surnageant dans un bocal et communiquant par télépathie, çà peut paraître légèrement ridicule. Mais Curt Siodmak s’en tire parfaitement en choisissant de nous conter l’expérience du Dr Cory sous la forme d’un journal. Cela donne au récit toutes les apparences du vécu et lui permet de gagner en crédibilité. A partir de là on prend un réel plaisir à suivre l’histoire de ce cerveau qui, telle la créature de Frankenstein, échappe à la volonté de son créateur.


Le Livre de Poche - 1970

CALIFE-CIGOGNE - MIHALY BABITS

Les histoires de doubles maléfiques sont des classiques de la littérature fantastique. Dostoïevsky, Stevenson et bien d'autres s'y sont essayés pour, selon les cas, nous faire réfléchir à l'humaine condition ou nous effrayer. Avec son "Calife Cigogne", Mihàly Babits est un peu entre les deux. L'histoire de son héros, jeune homme de la haute bourgeoise hongroise à qui tout réussi mais qui, dès qu'il sombre dans le sommeil, se retrouve dans la peau d'un modeste employé, laid, inculte et sans le sou, est tout à la fois angoissante et riche d'une belle analyse psychologique et sociale.


L'expérience vécue par le riche bourgeois est assurément traumatisante. Habitué à évoluer dans le meilleur monde, menant une vie d'oisif cultivé, il supporte terriblement mal ses plongées parmi la plèbe. Le monde du travail avec ses patrons brutaux et ses collègues malintentionnés lui est une souffrance quotidienne tandis que les conditions matérielles dans lesquelles il se débat minent sa santé. Mais ce qui lui est le plus odieux, c'est d'éprouver par l'intermédiaire de son double, des pensées et des sentiments qui lui étaient jusqu'alors étrangers (l'envie, la concupiscence, la violence...) et qu'il assimile à une sorte de déchéance morale.


La position de son alter ego n'est pas plus enviable. Le monde de luxe qu'il découvre nuit après nuit, lui fait douloureusement mesurer le fossé matériel et intellectuel qui l'en sépare. Il a désormais conscience qu'une autre vie est possible et qu’existe un univers de stimulation intellectuelle, d’art, de voyages, de discussions passionnantes que la pauvreté, un travail abrutissant et l’absence d’éducation lui refusent.


« Calife Cigogne » n’est donc pas seulement une excellente histoire de dédoublement de personnalité ainsi qu’une très fine peinture de la société hongroise du début du XXème siècle. C’est aussi une critique sociale acerbe qui dénonce l’indigence matérielle et intellectuelle dans laquelle le peuple est maintenu.


Editions des Syrtes - Poche - 2025

LE DIABLE EN GROS - GRAHAM MASTERTON

A Richmond, Virginie, des meurtres d’une rare violence sont commis par un assassin invisible qui ne laisse pas le moindre indice derrière lu...