KALLOCAINE - KARIN BOYE

Au même titre que "1984", "Nous" ou "Le meilleur des mondes", "Kallocaïne" fait partie des grandes dystopies du XXème siècle. En fait, ces quatre romans ont non seulement codifié le genre mais aussi mis en évidence les moyens matériels et psychologiques utilisés par les dictatures pour assoir leur autorité et faire accepter aux masses une vie sous contrôle. Parmi ceux-là, nous trouvons le concept de la guerre continuelle contre une autre nation qui permet de détourner l'attention sur l'extérieur, de réunir le peuple dans un même élan et de justifier les privations imposées. Mais l'ennemi est aussi intérieur. C'est l'espion, le terroriste, le défaitiste... C'est le cancer qu'il faut extirper du tissu social avant qu'il ne le corrompe. Et pour cela, tous les moyens sont bons. 

La confession glaçante du chimiste Kall nous montre précisément l'étendue de ces moyens, au premier rang desquels une surveillance de tous les instants. Outre les micros et caméras dont sont truffées les unités d'habitation et qui rendent illusoire toute espèce d'intimité, il faut également compter avec le contrôle perpétuel exercé par le voisin, le collègue, l'ami, le conjoint. La délation est érigée au rang de vertu et il est presque impossible de dissimuler le moindre geste, la moindre parole. Seules les pensées peuvent encore être gardées par-devers soi. Et encore, plus pour très longtemps puisque la kallocaïne va désormais permettre de les traquer au plus profond des cerveaux.

Une bonne part du récit de Karin Boye a justement trait aux expériences que Kill, son supérieur et le chef de la police mènent sur diverses personnes, volontaires ou suspectes. Mais si les effets de ce sérum de vérité sont remarquables, ce n'est pas la cascade d'aveux qu'il engendre qui offre de l'intérêt. Ce qui est passionnant, ce sont les réactions des trois expérimentateurs face à ces résultas prodigieux. le chef de la police y voit bien sûr un merveilleux outil de contrôle et d'investigation et suppute déjà les retombées qu'il peut espérer pour sa carrière. le chef chimiste est beaucoup plus circonspect et craint de voir disparaître le dernier espace de liberté.

Mais c'est surtout ce qui se passe sous le crâne de Kill qui nous tient en haleine tout au long du récit. pénétrant les pensées les plus intimes de ces concitoyens, découvrant leurs envies, leurs regrets, leurs espoirs, il ne peut plus ignorer que le système dans lequel ils vivent ne leur apporte ni bonheur, ni satisfaction. Il pressent même qu'un avenir est possible loin des discours officiels, du dogme et de la lutte continuelle contre tout et contre tous. hélas, le lavage de cerveau et la peur sont de puissants alliés du régime et la lutte entre libre arbitre et propagande sera violente...

Les Moutons Electriques - hélios - 2016

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