LE MEUNIER D'ANGIBAULT - GEORGE SAND

« Le meunier d’Angibault » fait partie de ces romans champêtres que George Sand écrivit à partir des années 1840. Bien moins connu que « La petite Fadette » ou « La mare au diable », on y trouve pourtant déjà ce qui fera leur succès : l’amour de son Berry natal et des petites gens qui peuplent la contrée, l’éloge d’une vie simple au plus près de la terre et sa confiance dans la force de l’amour et de l’amitié.

Il se distingue toutefois de ses illustres successeurs par un aspect social et politique beaucoup plus affirmé. Portée par les idées socialistes de Louis Blanc et des utopistes fouriéristes, elle s’y livre à une attaque en règle contre le pouvoir de l’argent et prône la nécessité de travailler au bien commun :

« C’est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l’argent, mon ami ; ce n’est qu’un moyen de bonheur, et le bonheur qu’on peut procurer aux autres est le plus certain et le plus pur qu’on puisse se procurer à soi-même. »

« Quand chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle. »


La démonstration est sans doute un peu manichéenne et son opposition ville/campagne, aristocrates/ouvriers, riches/pauvres, pour le moins simpliste. Pour autant on prend un réel plaisir à voir l’amour et la bonne volonté triompher de toutes les embûches. On est également ravi de faire connaissance avec une palanquée de personnages au caractère bien affirmé, au premier rang desquels ce fameux meunier qui donne son nom au roman et dont la gentillesse, l’empathie et la joie de vivre illuminent le récit. Un héros d’autant plus solaire qu’il est confronté à son exact contraire en la personne d’un paysan qui n’a rien à envier aux croquants avides et sans scrupules que Zola peindra quelques décennies plus tard dans « La terre ». 


Ecrit dans une langue très abordable qui ne parait pas son âge, « Le Meunier d’Angibault » mériterait de sortir de l’oubli dans lequel il semble être tombé. Avis aux amateurs !


Le Livre de Poche - 1990

LE 32 JUILLET - KURT STEINER

Espion pourvu de quelques connaissances scientifiques, Ken Broad est chargé par la CIA d'enquêter sur l'activité d'un chercheur polonais passé à l'ouest depuis peu. Son enquête le mènera dans une autre dimension spatio-temporelle où il sera un temps l'hôte d'une "cité vivante" avant de lutter aux côtés d'êtres humanoïdes contre l'expansion de cet organisme. 

Etonnant et court roman doté d'un côté surréaliste très marqué alors que rien dans les premiers chapitres ne le laisse entrevoir. J'ai même un instant cru m'être trompé et avoir acheté par mégarde un roman d'espionnage. Mais une fois les 30 premières pages avalées, plus de doute, nous sommes bien en présence d'un livre de SF, et des plus débridée.

La description de cette ville/organisme vivant est plaisante et la progression de nos héros à l'intérieur de ses organes donne lieu à quelques scènes amusantes qui ne sont pas sans rappeler "Le voyage fantastique" film des années 60 dans lequel un groupe de scientifiques était miniaturisé afin d'explorer un corps humain.


 En revanche les chapitres consacrés à la civilisation des humanoïdes et à la guerre contre la "ville" sont nettement moins intéressants. Le récit devient bâclé et donne l'impression que l'auteur a hâte d'en finir. Ce n'est d'ailleurs pas le seul aspect du livre qui soit survolé. Les personnages aussi ne sont qu'esquissés, sans grande profondeur, et l'on ne peut que s'étonner de la rapidité avec laquelle ils tombent amoureux les uns des autres ou sympathisent avec les autochtones. De ce fait la cohérence de l’histoire en prend un coup sévère et le livre perd de son attrait au point de ne plus constituer qu’une honnête distraction.


Fleuve Noir Anticipation - 1959

LES NOMBRES - VIKTOR PELEVINE

Dès son plus jeune âge, Stepan Arkadievitch Mikhaïlov a passé un pacte avec le nombre 34. En échange d'une dévotion sans faille, il espère s'attirer ses bonnes grâces et l'utiliser comme une sorte d'oracle dont les manifestations le guideraient sur le chemin de la réussite. Mais dans une Russie qui se transforme en profondeur, la conviction de Stiopa sera-t-elle suffisante ?

Viktor Pelevine a l'habitude de nous offrir des romans qui ne ressemble à nuls autres, innovants, surprenants, décapants. C'est une nouvelle fois le cas avec cette histoire d'homme convaincu de l'influence des nombres sur sa vie. Il faut dire que la confession de ce jeune loup de la finance ressemble, du moins dans ses débuts, à un conte merveilleux, une sorte de récit initiatique avec son apprenti sorcier, sa bonne fée-chamane, une malédiction qu'il faut conjurer et un double maléfique. Et ça marche plutôt pas mal. On est de suite accroché par l'itinéraire de ce russe qui cherche à se faire sa place au soleil dans cette Russie fin de siècle qui découvre les « bienfaits » du capitalisme. Comme lui, on se prend au jeu de la numérologie et l'on en vient à croire qu'il parviendra à surmonter tous les obstacles grâce à cette aide surnaturelle. 


Avec une grande virtuosité, Viktor Pelevine construit tout son roman autour des nombres. Chaque chapitre est d'ailleurs précédé de l'un d'eux qui, bénéfique ou néfaste, donne le ton de la tranche de vie qui nous est contée. L'auteur déploie des trésors d'inventivité pour faire surgir une référence à tel ou tel d'entre eux et se livre à d'étranges constructions intellectuelles pour déterminer leur valeur : une fourchette avec ses quatre pointes et les trois espaces entre celles-ci représente-t-elle un quatre et un trois (43) ou un trois et un quatre (34) ? Peut-on se fier au 6, ce chiffre ambigu qui se camoufle trop aisément en 9 ? Et que penser de certains caractères de l'alphabet cyrillique qui ressemblent de façon troublante à des chiffres ? Les nombres et toutes leurs combinaisons déterminent donc l'existence du héros. Elles influencent toutes ses décisions, ses investissements, sa façon de manger et même ses pratiques sexuelles. Bien sûr, cette marotte sera cause de bien des situations rocambolesques et on hurlera de rire à certaines des mésaventures du pauvre Stiopa. Mais derrière le récit joyeux et déjanté se cache une redoutable satire. 


L'histoire de Stiopa se confond en effet avec celle de la Russie post-soviétique et lui-même dissimule sous son allure de Pikachu rondouillard un financier prêt à tout pour réussir. L'air de rien, Pelevine nous retrace ces années troubles qui, de Eltsine à Poutine, virent l'ascension et la chute des fameux oligarques, ces hommes d'affaires qui s'engraissèrent sur le cadavre de l'URSS. Il nous montre de quelle manière ils s'y sont pris pour s'enrichir, achetant la protection des mafiosis, pratiquant le pot de vin à grande échelle et la collusion avec le politique. 


Sur le ton de la comédie, il dénonce les meurtres et le chantage, les comptes off shore, les "banques de poche" qui ne servent qu'au blanchiment de l'argent sale, bref tous les rouages du capitalisme à la sauce slave. Il en profite aussi pour se moquer de ce microcosme vain qui gravite autour d'eux, publicitaires escrocs, pseudo artistes et mannequins prostituées sans oublier bien sûr le sommet de l'état qui en prend aussi pour son grade : « Le pouvoir russe possède deux fonctions principales qui ne changent pas depuis de très nombreuses années. La première, c'est de voler. La deuxième, c'est d'étrangler tout ce qui est sublime et pur. » Pas sûr que Poutine apprécie beaucoup.


Avec « Les nombres » Viktor Pelevine dresse donc un nouveau portrait au vitriol de cette société russe tellement désorientée qu'elle préfère s'en remettre à la superstition et à ses gourous plutôt qu'à leurs dirigeants.


Alma - 2014

APOCALYPSE Z - MANEL LOUREIRO

A la suite d'une attaque terroriste sur un laboratoire secret du Daghestan, un virus qui transforme les humains en zombies se propage en quelques semaines à travers le monde. Dans le nord-ouest de l'Espagne, un avocat décide d'ignorer les injonctions des autorités et de rester dans sa maison. Il confie au jour le jour ses impressions sur son blog puis dans son journal.

Catastrophe naturelle, guerre nucléaire, épidémie ou effondrement sociétal, la nature de l'apocalypse dans les romans mettant en scène la fin du monde ou à tout le moins de nos sociétés, a changé au fil du temps. Rien de plus normal puisqu'elles reflètent les peurs et les angoisses qui ont agités les hommes et les femmes du XXème siècle et jusqu'à nos jours. En revanche, l'apocalypse zombie qui fait florès dans les romans du genre depuis une bonne décennie est beaucoup plus surprenante puisqu'elle n'est étayée par aucune crainte rationnelle. Il s'agit d'une peur ancestrale, celle du monstre, de l'ogre de nos contes de fées revu et corrigé à la sauce gore. La plupart du temps, cela donne des récits axés sur l'action et dans lesquels le côté horrifique l'emporte largement sur l'aspect post-apocalyptique.

C'est exactement le cas de la trilogie de Manel Loureiro qui, pour l'essentiel, est un thriller survitaminé qui enchaîne les scènes de combat et de survie dans un monde devenu ultra dangereux. Mais avant d'en arriver là, l'auteur nous aura proposé quelques chouettes pages concernant la découverte et la propagation de l'épidémie zombie ainsi que son irruption dans la vie de son héros. Rédigés à la manière de messages postés sur son blog, les premiers chapitres sont en effet centrés sur la façon dont le personnage principal prend connaissance du phénomène puis résiste, seul dans sa maison bunkérisée, aux morts vivants qui se répandent dans sa ville. Des infos éparses des médias aux messages rassurants des autorités, de la gestion de crise à la panique générale, l'installation de la catastrophe est parfaitement décrite et très réaliste. J'ai même eu le sentiment que si pareil merdier nous tombait sur le coin de la gueule, les choses se passeraient exactement ainsi.

Le reste du premier tome, le bien nommé "Le début de la fin", relate les mésaventures du héros dans une ville de Galice et sa rencontre avec un militaire ukrainien et une jeune femme. Ça rafale, ça dynamite, ça court, ça roule, ça vole et ça essaie surtout de s'en sortir face à la multitude zombie. Les deux volumes suivants continuent sur le même rythme. "Les jours sombres" nous raconte les aventures de notre trio de survivants dans des Îles Canaries confrontés à une nouvelle guerre d'Espagne entre royalistes et républicains tandis que "La colère des justes" nous transporte dans le Mississipi où des suprémacistes blancs ont rétabli un régime ségrégationniste. Ça reste toujours de bonne qualité sans toutefois dépasser le stade de l'honnête divertissement.

Panini Books - Eclipse - 2015

LE VIEUX ET SON IMPLANT - PAUL BERA

L'implant de Laura vient de mourir et il lui faut en trouver un autre au plus vite. Les implants, ce sont les vieux, les seuls à ne pas être atteint par l'épidémie de choléra qui a ravagé la majeure partie de la population mondiale. Les jeunes, eux, doivent vivre à proximité d'un implant, rester à son contact pour ne pas subir les assauts de la maladie. Sans lui c'est la mort assurée, en 3 jours, pas plus. Laura finira par trouver son implant, des implants même. Des ordures qui profitent de la situation et d'autres, plus sympas, qui la protégeront. Elle rencontrera aussi quelques jeunes dont Pil échappé d'un de ces mystérieux refuges et qui détient sans le savoir la clé d'un vaccin.

La lecture de ce roman m'a laissée une impression mitigée. Il comporte d'excellentes idées au premier rang desquelles cette maladie qui n'épargne que les anciens et oblige les jeunes à rechercher leur présence, quitte à accepter toutes les compromissions. Un thème intéressant qui, une fois n'est pas coutume, fait la part belle aux personnes âgées. D'aucuns y verront même un gigantesque pied de nez au culte de la jeunesse et, à tout le moins, un clin d’œil ironique sur la place et le rôle de nos aînés. Mais Paul Béra n'en fait pas pour autant des saints car, pour être vieux, ils n'en sont pas moins des hommes avec leurs qualités et, bien sûr, leurs défauts. On en croisera donc de toutes sortes. Des profiteurs et des revanchards mais aussi des victimes "parasitées" par des groupes de jeunes qui se relayent auprès d'elles comme des puces sur un chien.


On trouve aussi dans ce livre, par touches, une jolie démonstration sur la façon dont une religion peut voir le jour. Comment, le temps aidant, un chercheur acquiert le statut de divinité. Comment ses discours ou les écrits qu'il a pu laisser sont "récupérés", dénaturés puis transformés en "parole d'évangile". Comment des rites sont initiés et un culte créé. 


Bref, de bien bonnes choses, mais traitées un peu par-dessus la jambe, comme si l'auteur était pressé d'en finir et se contentait de jeter ses idées sur le papier sans chercher à en tirer le meilleur. C'est dommage car, au final, nous n'avons qu'un petit livre sympathique et original au lieu de l'excellent roman post-apocalyptique auquel Paul Béra aurait pu aboutir. Mais ça n'est déjà pas si mal !


Fleuve Noir Anticipation - 1974

CHUTE LIBRE - ALBERT & JEAN CREMIEUX

Cinq terriens sont kidnappés par des extra-terrestres et emmenés sur la planète 54 afin d'y être étudiés.

Je ne suis pas certain que l'objectif premier des frères Crémieux ait été de nous proposer une histoire de pure science-fiction. Pour ma part, j'y ai plutôt vu un moyen de critiquer notre société bien « terrienne » au travers de certains de ses représentants les plus caricaturaux : le militaire, l'industriel, le poète... 


Certes, ces derniers évoluent sur une planète lointaine où ils découvrent des objets et des institutions surprenants ainsi qu'une façon de penser radicalement différente de la leur. Mais c'est surtout de leurs propres mentalités dont il est question et l'on découvre, en négatif et par opposition, leurs petits travers et leurs grands défauts. Cela nous donne une intrigue fort mince et guère passionnante mais heureusement compensée par un humour agréable et une écriture solide. 


Un livre qui a beaucoup vieilli mais qui, justement, est sauvé par ce charme légèrement désuet que possède la SF des années 50.


Nouvelles Editions Oswald - Fantastique/SF/Aventures - 1980

VALS SANGLANTE - VIOLAINE DE CHARNAGE

En seulement deux ou trois ans, Violaine de Charnage s’est fait un nom dans le petit monde du gore made in France et l’on trouve désormais ses bouquins dans toutes les bonnes maisons spécialisées dans l’horreur et la boucherie : Faute de frappe, Karnage et, depuis peu, les petits suisses de Gore des Alpes. Et force est de constater qu’elle a parfaitement négocié sa petite virée au pays des banques et du chocolat.

Elle a bien sûr été contrainte d’utiliser des raccourcis dans le développement de son intrigue et dans la présentation de ses personnages pour respecter le format, assez court, de la collection. Nonobstant ce petit bémol, le résultat est parfaitement conforme à ce que l’on est en droit d’attendre de ce type de roman : un peu d’humour (noir de préférence), quelques frissons et pas mal d’hémoglobine.

Son récit mélange astucieusement horreur classique et moderne en juxtaposant mythe du vampire et trafic d’organes, chirurgie esthétique et savant fou. Il nous propose aussi trois portraits de femmes peu recommandables et bien décidées à combler leurs désirs quel que soit le prix à payer. Nous suivons ainsi Véréna au temps de la peste noire, Béatriz, l’actrice qui refuse de vieillir et surtout Katrin, l’hématologue de génie qui, de sa Suisse natale aux confins de la Chine, poursuit sa quête de vérité scientifique et de plaisir malsain.

Tout cela nous est conté d’un ton léger qui contraste fortement avec toutes les horreurs que Violaine met en scène. Il y a en effet quelque chose de primesautier dans sa plume qui donne à son texte des allures de conte de fée sadique. Du coup, et en dépit des crimes monstrueux dont l’héroïne se rend coupable, on reste attaché à la petite fille qui sommeille en elle avec ses rêves de vampires et ses jeux interdits.

Gore des Alpes - 2024

DARWINIA - ROBERT CHARLES WILSON

En 1912, un événement aussi extraordinaire qu'inexplicable frappe l'Europe. En l'espace d'une nuit, toute trace de civilisation y est effacée et, si les contours du continent demeurent inchangés, habitants et bâtiments ont disparus, remplacés par une faune et une flore nouvelle. Quelques années plus tard, Guilford Law, un jeune photographe américain, laisse femme et enfant dans une nouvelle Londres en cours de construction pour participer à une expédition au cœur du « nouveau » continent. Seul rescapé de cette aventure, il découvrira une partie des mystères de la Darwinie ainsi que le rôle qu’il est appelé à jouer dans un conflit qui dépasse l'entendement. Parallèlement, un médium corrompu tombe sous la coupe de puissances que l’on devine malfaisantes.

Ce qui frappe en premier à la lecture de "Darwinia" c'est un côté "XIXème siècle" très marqué. Les débuts de l'ère industrielle, une terre inexplorée, une expédition réunissant savants et aventuriers, tous ces éléments concourent à créer une ambiance "vernienne" assez crédible et c'est avec beaucoup de plaisir que l'on suit le périple de ces découvreurs. Mais, si la description de la flore et de la faune est riche et imaginative, si l'ambiance générale est fort bien rendue, l’intrigue met en revanche beaucoup trop de temps à se mettre en place. On finit par se lasser du voyage du jeune Guilford et l'on souhaite qu'il se passe quelque chose de neuf, que l'auteur nous mette sur la piste. 


Or, il faudra attendre le dernier tiers de ce gros pavé pour qu'enfin les révélations tombent. Un complot à l’échelle de l’univers se fait alors jour ainsi que la lutte entre deux factions hostiles. Tout s'accélère, le temps comme les évènements. Les différents fils de l'histoire et les personnages convergent vers un même but et nous comprenons enfin où l'auteur voulait nous emmener.


La fin du roman m’a néanmoins laissé un goût d’inachevé : de tels développements pour un final qui se résume à une improbable bataille entre ersatz d’archanges et insectes humanoïdes. Tout ça pour çà serait-on tenté de dire ! Voilà qui est bien décevant. Reste que la langue est belle et que l’on se retrouve un temps plongé dans le souvenir de nos lectures d'enfance. Finalement, "Darwinia" aura surtout eu le mérite de me donner envie d'ouvrir un vieux Jules Verne. Chouette !


Denoël - Lunes d'Encre - 2000

TERRE BRULEE - JOHN CHRISTOPHER

Après avoir ravagé les cultures de riz du continent asiatique et provoqué une famine sans précédent, le virus Chung-Li s’attaque désormais à l'Europe. Pour sauver ce qui peut encore l'être et éviter au pays de sombrer dans le chaos, le gouvernement britannique décide de limiter le nombre de bouches à nourrir en bombardant les grandes agglomérations. Prévenu par l'un de ses amis, John Custance décide de quitter Londres avec sa famille pour rallier la ferme de son frère dans le nord du pays. Mais la route sera longue et semée d'embûches...

Je classe sans hésitation cet excellent roman parmi les meilleurs post-apo que je connaisse, au côté de "Malevil", "Le jour des fous" et "La révolte des Triffides". Ici, l’auteur a pris le parti de s’intéresser aux premiers jours qui suivent l’apocalypse, lorsque tout est encore possible, le meilleur comme le pire. Bien sûr, c’est souvent le pire qui survient et l’option du repli communautaire est presque toujours retenue. Une démarche d'ailleurs parfaitement compréhensible dans une société qui se délite, où les institutions ne jouent plus leur rôle et où l'on ne peut plus guère compter que sur soit, sa famille et ses amis. Progressivement, l'état de droit est remplacé par la loi du plus fort et seuls les plus déterminés conservent une chance de salut. La force de John Christopher est justement de nous peindre avec beaucoup de crédibilité le changement de mentalité d'individus contraints de s'endurcir pour survivre. Ainsi, si les premiers meurtres des personnages ont lieu dans le feu de l'action et pour se protéger, les suivants seront commis froidement, d'abord par vengeance puis simplement pour se procurer ce dont ils ont besoin, pour voler.

Un autre aspect intéressant du roman concerne la façon dont se met en place un embryon de système féodal. Le retour à ce système politique est fréquent dans les romans du genre. L'absence d'état, d'armée ou de police donne des ailes aux mégalomanes de tout poil et seigneurs et vassaux réapparaissent rapidement. Mais c'est dans ce roman que les mécanismes qui conduisent à la féodalité sont le mieux décrits. En effet, si John Custance devient le chef de la petite troupe qui l'accompagne ce n'est pas seulement en tant que "pater familias" ou en raison d'aptitudes particulières. C'est avant tout parce que lui seul est à même de les faire pénétrer sur les terres de son frère, protégées et exemptes de virus. C'est lui qui "possède" la terre et qui a, de facto, le pouvoir de les en faire profiter. C'est ensuite parce que ceux qui l'accompagnent le reconnaisse comme tel. Pirrie notamment qui, meilleure gâchette du petit groupe, lui apporte son soutien en échange d'une parcelle de son "pouvoir", une certaine immunité qui lui permet d'exécuter son épouse volage puis d'accaparer une jeune femme. Une forme d'aristocratie est née. Mais la scène du livre qui exprime le mieux cet état de fait est sans conteste celle du ralliement d'un autre groupe, chaque individu rendant hommage à Custance en s'inclinant devant lui.

Toutes ces transformations, ces changements de personnalité, cette violence qui devient ordinaire, sont d'autant plus frappants que l'environnement immédiat ne paraît pas avoir changé. Une fois posé le principe de l'imminence de la catastrophe (les bombardements) et la nécessité de rejoindre le nord du pays, aucun élément "hors du commun" n'apparaît plus. Cela donne à l'histoire un aspect "véridique", une proximité avec notre quotidien assez dérangeants mais, ô combien, intéressants.

Le Livre de Poche - SF - 1977

LA PRINCESSE NOIRE - SERGE BRUSSOLO

Enlevée par des vikings puis vendue, Inga, jeune femme de 16 ans, se retrouve au service de la princesse noire. Celle-ci vit retirée dans une forteresse délabrée en compagnie des nombreux enfants qu’elle a sauvés de la coutume viking imposant que les nouveaux nés malformés soient abandonnés aux loups. Désormais préposée à l’intendance du château, Inga devra faire preuve de sagacité et d'obstination pour survivre au milieu de cette cour des miracles et percer les nombreux secrets qui pèsent sur l'île, le château et ses souterrains. 

Lorsqu'on entame un livre de Serge Brussolo, on sait d'avance que l'on va être ballotté en tous sens comme une coque de noix sur l'océan déchaîné de son imagination. L'auteur a le don de nous emmener là où il veut, nous faire escalader des sommets pour nous rejeter ensuite à des profondeurs inouïes, nous faire croire au merveilleux et nous remettre brutalement les pieds sur terre. A ce titre, " La princesse noire " est un modèle du genre. L'auteur y multiplie les fausses pistes et les spéculations les plus invraisemblables. Chaque personnage y va de son allusion, de sa théorie sans qu'il nous soit possible de démêler le vrai du faux, la confession du mensonge. Un exemple. Quelle est l'origine de ce bruit qui résonne dans les souterrains de la forteresse ? L'épave d'un drakkar cognant contre la falaise, un dragon assoupi, un bersekker devenu fou, une divinité scandinave ? Toutes ces solutions sont envisagées l'une après l'autre pour être finalement abandonnées au grès des découvertes de l'héroïne. Pour autant elles ne sont pas définitivement rejetées et sont parfois réutilisées en d'autres circonstances ou sous un autre aspect. 

Pour le reste, nous retrouvons dans ce récit d'une implacable vengeance quelques un des thèmes chers à l'auteur au premier chef desquels celui de la transformation et de la maltraitance des corps. Il y est question de brûlures et de tatouages, d'yeux crevés et de visages défigurés, sans oublier bien sûr les malformations, naturelles ou provoquées, dont souffrent les petits prisonniers. Le thème de l'enfermement est lui aussi particulièrement à l'honneur avec cet univers trois fois clos : une île peuplée de vikings arriérés croyant encore aux anciennes divinités scandinaves, un château dont on ne sait s'il demeure fermé pour empêcher une attaque extérieure (il y en aura bien une) ou une évasion, et, plus mystérieux encore, des souterrains. Chacune de ces "prisons" possédant ses propres règles, ses chefs, ses dieux, ses légendes et ses dangers. 

Ce livre n'est sans doute pas le plus imaginatif de tous les Brussolo que j'ai pu lire (il y en a tant !) mais il constitue sans conteste un bon opus dans sa veine médiévale. Notons à ce propos qu'Inga aurait pu se prénommer Marion à l'instar de l'héroïne de "Pèlerins des ténèbres" et "La captive de l'hiver" avec laquelle elle partage âge et profession. 

Le Livre de Poche - 2004

LE SIECLE DE L'ETERNEL ETE - JAMES BLISH

Alors qu'il travaille sur un télescope révolutionnaire, l'esprit de John Martels est propulsé en l'an 25000. Là, il se retrouve ...